Ne laissez pas une ligne comptable menacer la sortie culturelle des élèves.

27 mai 2026

Lettre adressée à Madame Christine Fréchette, Première Ministre du Québec.

Par Jean-Philippe Joubert, directeur général de La Caserne – scène jeune public, Isabelle Boisclair, directrice générale de la Maison Théâtre, Alain Beauchesne, codirecteur général de TUEJ (Théâtres Unis Enfance Jeunesse) et Julie-Anne Richard, directrice générale de l’Association professionnelle des diffuseurs de spectacle – RIDEAU

Madame la Première Ministre,

À l’étude des crédits, la ministre Sonia LeBel s’est demandé pourquoi le milieu culturel s’inquiétait de la disparition des enveloppes protégées pour les sorties scolaires culturelles. « Je ne sais pas, vous leur demanderez », a-t-elle lancé.

La réponse est pourtant simple : nous nous inquiétons parce que cette réforme affaiblit directement une promesse faite aux enfants du Québec.

La veille de cette déclaration, nous avons pourtant exposé clairement à son équipe les risques bien réels que la simplification des règles budgétaires faisait courir à la qualité de la vie culturelle des élèves. Nous n’avons manifestement pas été entendus.

Nous nous adressons donc à vous.

Dans le projet de réforme que nous avons pu consulter, les mesures « culture à l’école » et « sorties scolaires en milieu culturel » sont rassemblées dans le grand ensemble « Projets pédagogiques particuliers, activités sportives, culturelles et sociales ». Dans sa description, la notion même de sorties culturelles disparaît. On parle seulement « d’intégrer la culture dans les apprentissages » et de « l’organisation de sorties éducatives (ex. : plein air) ». Autrement dit : ce qui était hier un engagement national clair devient une possibilité parmi d’autres. Ce qui était une politique culturelle nationale devient une case budgétaire polyvalente.

Une promesse mainte fois renouvelée

Tout récemment, le milieu culturel, appuyé par le milieu de l’éducation et les comités de parents, s’est mobilisé alors que planaient des menaces de coupures dans les budgets des sorties scolaires.

Le 24 février dernier, vous déclariez : « La culture québécoise, c’est ce qui nous unit et nous définit. Il est de notre responsabilité de la transmettre à nos jeunes. (…) je m’engage à maintenir des sorties scolaires en milieu culturel et les budgets du programme La culture à l’école ».

Un mois plus tard, Éric Girard déposait un budget confirmant le maintien des investissements « de la Culture à l’école et des Sorties scolaires en milieu culturel ».

Tout le milieu culturel a poussé un soupir de soulagement. L’engagement phare du gouvernement envers les sorties culturelles était solide et venait d’être réaffirmé.

L’effet de la mesure « Sorties scolaires en milieu culturel »

Depuis 2018, le gouvernement de la CAQ a défendu un projet de société : offrir deux sorties culturelles à tous les élèves du Québec. Il a mis les sommes nécessaires dans une mesure budgétaire dont les fonds ne pouvaient servir à d’autres fins. Cette ambition a produit des effets tangibles. Dans toutes les régions, les organismes culturels ont vu croître massivement la fréquentation des activités proposées aux élèves.

À titre d’exemple, entre 2018-2019 et 2023-2024 (dernière année de données disponibles), la participation des élèves aux sorties scolaires en milieu culturel a connu une hausse de 55%. En 2023- 2024, la mesure a permis à 1,1 M d’élèves de participer à plus de 50 000 sorties scolaires en milieu culturel. C’est 95 % de l’enveloppe protégée qui a été utilisée, aux grands bénéfices des jeunes et de leurs enseignant·es. (source : MEQ)

Ce succès de la mesure reposait sur deux choses : des budgets dédiés et des balises claires. Elle offrait un montant par élève pour « une activité où l’organisme visité est inscrit au Répertoire culture-éducation (…) dans un lieu professionnel de diffusion culturelle, à l’extérieur de l’école ».

Répertoire culture-éducation : une balise essentielle

L’introduction du Répertoire culture-éducation parmi les obligations à respecter n’est pas un détail administratif. C’est une précision essentielle. Elle permet au milieu scolaire d’identifier des artistes et des organismes évalués, reconnus, capables d’offrir aux élèves une expérience culturelle riche et formatrice. Sans cette balise, on ouvre la porte aux écarts.

Les élèves des régions, les grands perdants de la réforme

La ministre LeBel affirme que sa réforme répond aux préoccupations des directions générales des CSS, qui soutiennent qu’ils brûlent tout leur budget de sortie en frais d’autobus. Elle ajoute : il faut qu’il y ait de la culture à l’école, peu importe sa forme, sous-entendant que si l’autobus était trop coûteux, le trajet trop long, l’argent des sorties culturelles pourrait servir à amener des spectacles dans les écoles. Ce sont donc les élèves les plus éloignés, les milieux les moins favorisés et les régions qui paieront en premier le prix de cette vision obtuse.

Qu’envoie-t-on alors comme message aux élèves de Matane, de Val-d’Or, de Baie-Comeau ou de Gaspé? Que leur expérience culturelle peut être moins riche que celle des enfants de la région métropolitaine? Que la distance justifie une ambition réduite pour cette jeunesse? C’est inacceptable. Et ne nous trompons pas, le glissement que la ministre nous annonce déjà en région aura aussi lieu en milieu urbain.

Certes, la rencontre avec un artiste à l’école est précieuse. Or, elle ne remplacera jamais la visite d’un lieu culturel professionnel. Ces expériences sont complémentaires. Les organismes culturels ne sont pas de simples fournisseurs d’activités. Ils sont des partenaires du développement culturel, sensible, social et intellectuel des enfants. Une oeuvre scénique ne se vit pas de la même façon dans un gymnase que dans une salle de spectacle. Une expérience muséale ne se transpose pas entre quatre murs de classe. Sortir de l’école, entrer dans un théâtre, un musée, une maison de la culture, c’est déjà commencer à comprendre que ces lieux nous appartiennent aussi.

Or, organiser la sortie scolaire demande du temps, du transport, de la planification et des ressources. On nous dira qu’il n’y a pas de coupure, que l’argent est là. Mais, dans un réseau scolaire sous pression, les gestionnaires feront ce que le système les pousse à faire : arbitrer selon les coûts. Un budget qui n’est plus protégé n’est plus qu’un engagement parmi d’autres. Un objectif non balisé, une intention.

Une réforme pour les élèves, vraiment?

Nous ne sommes pas contre la flexibilité de gestion qu’offrira cette réforme dans certains secteurs. Mais déployée sans nuances, elle aura des conséquences graves sur les sorties culturelles, qu’elle fera reculer.

La ministre dit faire sa réforme pour les élèves. En réalité, elle veut simplifier la vie des gestionnaires au détriment de l’expérience culturelle des élèves.

Madame la Première Ministre, il vous faut corriger le tir. Il faut introduire des seuils minimaux et des balises claires.

Parfois, une ligne comptable incarne un projet de société.

La diluer dans un grand ensemble, c’est rompre une promesse faite aux enfants du Québec. Discrètement, administrativement, mais réellement.

Cette lettre est cosignée par :

Tania Kontoyanni, présidente, Union des artistes
Éric Lord, directeur général, Réseau Culture 360°
Stéphane Chagnon, directeur général, Société des musées du Québec
Dominic Trudel, directeur général, Conseil québécois de la musique
Caroline Gignac, directrice générale, Conseil québécois du théâtre
Parise Mongrain, directrice générale, Regroupement québécois de la danse
Annie-Claude Coutu-Geoffroy, directrice générale, La danse sur les routes du Québec
Dominic Trudel, directeur général, Conseil québécois de la musique
Armandine Siess, directrice générale, Association des cinémas parallèles du Québec
Sonia Pelletier, directrice générale, Regroupement de pairs des arts indépendants de recherche et d’expérimentation – REPAIRE
Catherine Bodmer, directrice générale, RCAAQ l Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec
Nadine Drouin, directrice générale, Regroupement national des arts du cirque, En piste
Hélène Hotton, directrice générale, Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ)
Valérie Richard, co-présidente, Regroupement des médiatrices et médiateurs culturel.les du Québec
Alexandre Chartrand, trésorier DOC Québec
Marie-Ève Francoeur, directrice générale, Association québécoise des Salons du livre
Manon Morin, directrice générale, Réseau Scènes
Frédéric Lagacé, directeur général, Réseau des organisateurs de spectacles de l’Est-du-Québec, ROSEQ
Brigitte Messier, directrice générale, Réseau Centre
Nathalie Cauwet, directrice générale, Diffusion Inter-Centres
Claudine Bourdages, directrice programmation, marketing et logistique-Diffusion Saguenay et Présidente, Objectif Scène
Marlène Morin, directrice générale, Association des diffuseurs spécialisés en théâtre (ADST)
Camille Cazin, Directrice générale, regroupement des artistes en arts visuels du Québec (RAAV)
Alexandre Gagnier, directeur général, Fédération des harmonies et des orchestres symphoniques du Québec